Hommage aux Juifs nés hors de France et aux Français entrés en résistance en 1939-1943.

par Ivana Sion

          21 juillet 2020, Montpellier.

          Un ami de longue date, aussi passionné que moi de littérature et d’histoire, professeur de philosophie en retraite, me parle longuement de l’avancée de ses recherches sur ce qu’ont vécu les Juifs et les étrangers dans le département de l’Hérault pendant la Seconde Guerre mondiale et en particulier du rapport de la Préfecture de l’Hérault relatif à l’exécution  de la rafle d’août 1942, daté du 03 septembre 1942, adressé à messieurs le Préfet régional et l’Intendant de police [1]. Le cynisme des termes de cette lettre se suffit à lui-même pour ne laisser aucun doute sur l’adhésion de la majorité des fonctionnaires à l’idéologie nationaliste, autoritaire et antisémite adoptée par le régime de Vichy :

          «Par mes compte-rendus des 12 et 14 août 1942 cités en référence, il m’a été donné de vous adresser la liste alphabétique des israélites de mon département susceptibles d’être transportés en zone occupée avant le 15 septembre 1942, et de vous faire connaître les dispositions préalables que j’avais prises en vue du ramassage de ces étrangers, de leur rassemblement au centre départemental d’Agde et de leur transfèrement à Rivesaltes.

          Suivant les instructions ministérielles chiffrées du 24 août 1942, les opérations de ramassage et de transfèrement à Agde des israélites étrangers en cause ont eu lieu.                                               

          Menées avec la plus grande discrétion et toute la célérité possible, ces opérations se sont effectuées sans incident autres que ceux que l’on pouvait attendre au sein des familles, en pareille circonstance.

          Sur un millier environ d’adultes ou d’enfants dont le ramassage était prévu, 419 ont été conduits au camp d’Agde. Par ailleurs, les Travailleurs Etrangers figurant sur mes listes avaient été rappelés au Camp d’Agde dès le 23 Août par convocation individuelle du Groupement et une centaine d’entre eux ont été acheminés sur la zone occupée dès le 24.»

Lettre prefet Herault 03/09/1942

                                                                

          Je ne suis pas interloquée. Ou plus exactement, je ne suis plus interloquée par la responsabilité de L’État français dans cette frange de notre histoire nationale, car des lettres de cette nature, j’en ai lu des dizaines depuis plus de trente ans que je cherche à comprendre ce qui a pu inciter des fonctionnaires et des pans entiers de la société civile française à fermer les yeux sur la délation et le fichage massifs d’êtres humains en fonction de leurs convictions et/ou engagements politiques, de leur appartenance ethnique et/ou religieuse, de leur orientation sexuelle, sur les arrestations arbitraires, les déportations insoutenables de femmes, d’hommes et d’enfants. Pour autant, je m’interroge : d’avoir trop entendu, lu et vu les traces indélébiles de la honte et du déshonneur que devraient à jamais graver dans une mémoire collective les preuves du sceau de l’innommable, depuis le temps que je parcours les espaces mémoriels de nos frères juifs ou tziganes, d’Odessa à Saint-Pétersbourg, puis de Saint-Pétersbourg à Berlin, de Berlin à Paris, de Paris à Bergerac et enfin de Bergerac à Montpellier, serais-je soudainement revêtue du caban d’une résistance à l’émotion aussi imprévisible que déconcertante ? Non. Je suis tout au contraire l’otage d’un tsunami émotionnel où se mêle et s’entremêle, dans les enchevêtrements immodérés de mes neurones abîmés par le prisme ensanglanté d’une mémoire juive prisonnière de ses cortèges macabres, l’écho assourdissant  des hurlements de populations affolées par la haine d’autrui, des mères séparées à jamais de leur enfants, des cris d’enfants arrachés à leurs parents, des crânes éventrés, des corps torturés, des nuques criblées de balles, de l’effroi de tous ces êtres humains transportés comme du bétail épuisé de faim et de soif dans des wagons aux allures de mouroir avec pour ligne d’horizon les gueules grandes ouvertes des fours crématoires dont les cheminées dégorgeaient leur déversoir de chair humaine réduite en bouillie de cendres, à Auschwitz-Birkenau, Sobibor, Treblinka ou Majdanek et dans l’indifférence la plus totale des populations environnantes. Trois millions et demi de Juifs, sur les presque six millions de Juifs exterminés par l’Allemagne nazie,  furent assassinés dans les six camps d’extermination suivants : Chelmno, Belzec, Sobibor, Treblinka, Auschwitz-Birkenau et Majdanek. Sans oublier les quatre mille tziganes gazés et brûlés à Auschwitz-Birkenau au cours du seul mois d’août 1944. Au demeurant, ce dossier-là, celui de l’extermination des Roms ou des Tziganes, il faudrait enfin se hâter de le regarder en face pour cesser d’en occulter les imprescriptibles horreurs. Ainsi, pourquoi, par exemple, personne ne dit jamais que vingt-huit mille Roms ont été anéantis comme des rats dans le camp de la mort de Jasenovac en Croatie, seul camp à ne pas être géré par les nazis ? Pourquoi personne ne dit non plus qu’à Buchenwald, après avoir été raflés à Brno, le gaz zyklon B a été « testé » sur deux cent cinquante enfants rom ? Pourquoi ce silence criminel persistant ?

    

          En vérité, d’Odessa à Varsovie, de Varsovie à Munich, de Munich à Paris et de Paris à Vichy, des premiers pogroms survenus dans l’Empire russe à la Solution finale, rien n’avait changé entre 1821 et 1940. Absolument rien. Dans l’Épître dédicatoire du De Cive, Thomas Hobbes affirmait : « Et certainement il est également vrai qu’un homme est un dieu à un autre homme, et qu’un autre homme  est aussi un loup à un autre homme. » Reprise par le philosophe allemand Arthur Schopenhauer  dans Le Monde comme volonté et comme représentation publié en 1819 ainsi que par Sigmund Freud dans Malaise dans la civilisation paru en 1930, je m’interroge : l’homme est-il un loup pour l’homme seulement ? Traversant à tâtons la pénombre d’un vague à l’âme qui écorche de ses aspérités aussi tranchantes qu’une épée de samouraï les troglodytes de mon âme meurtrie, je me dis  que depuis Schopenhauer, l’homme est devenu, en l’espace de deux siècles, non pas « un loup », mais un monstre et pas seulement pour les hommes : il continue de tuer, de violer, de torturer, de décapiter, d’enterrer ou de clouer vivant, de réduire des femmes et des enfants en esclaves sexuels et comme  rien de tout ceci ne semble néanmoins suffire à tarir son insatiable soif de perversité satanique, il prolonge sa funèbre litanie en abattant les animaux selon de sordides procédés qui ressemblent à s’y méprendre à ceux adoptés par les nazis, saccageant au passage sa mère nourricière la planète Terre pour avoir, en fin de compte, l’outrecuidance de nous vendre le futur programme d’émigration vers la Planète Mars ! Oui, en apparence, il semblerait que l’homme ne parvînt qu’à enfanter des Léviathan jusqu’à devenir le double de ces monstres à plusieurs têtes, irrémédiablement annonciateurs d’un cataclysme capable de dérégler les équilibres fondamentaux de notre planète au point de rendre les hommes fous à lier et que le Moyen Âge assimilait en son temps à « l’entrée des enfers » … 

 

          Faut-il pour autant désespérer de l’Homme et des hommes ? Incapable de répondre dans l’instant à la démesure de ma désolation, je me glisse tristement dans le renfoncement du duvet gris marne de mon rocking-chair, au charme certes désuet, mais demeurant l’éternel ami fidèle des heures de grande solitude. En cette heure chaude de la journée, même le chant des cigales, pourtant messager avant l’heure de l’espoir que porte en lui le renouvellement des générations, ne parvient pas à me départir de cette petite musique intérieure brodée de nostalgie, telle une sarabande dont l’écho lancinant voudrait me convaincre à marche forcée que nous vivrions une fin de civilisation. Au dehors, l’orage s’annonce, mais ne vient pas. Oppressée par cette atmosphère chargée d’électricité, je demeure un temps désabusée par le refus des hommes d’inventer des lendemains prometteurs d’un second Siècle des Lumières, d’imaginer un avenir empreint d’un humanisme audacieux, architecte d’une Nouvelle société où les souillures de l’histoire deviendraient d’office les hors-la-loi du genre humain sans toutefois jamais nous démettre collectivement de notre devoir de mémoire ni de notre obligation d’enseigner aux jeunes générations qu’elles ne doivent aujourd’hui d’être nées dans un pays libre qu’à ceux, millions d’anonymes restés dans l’ombre et minorité entrée dans la lumière de la reconnaissance publique, qui avaient combattu avant eux les ennemis de la liberté. 

 

          La pluie enfin, la pluie arrive ! Une pluie fine et drue transportant avec elle sa cohorte de nuées de perles d’air frais. Je respire enfin de nouveau à pleins poumons. Je me lève, ouvre la grande porte-fenêtre de la bibliothèque de cette demeure aux allures de vieille dame qui vient de fêter son centenaire. Le chêne né la même année qu’elle me fait face. La présence et la stature imposantes de l’arbre de Thor, Dieu des météores, prince aux racines immémoriales, m’impressionnent autant qu’elles m’apaisent. Tout est si parfaitement pensé en lui que même la main de l’homme n’aurait jamais pu concevoir une architecture aussi aboutie. Émue par tant de puissance et de raffinement façonnés par les épreuves fécondes du temps, je vénère cet arbre dont les ailes étoilées de ses milliers de feuilles lobées s’élancent vers le ciel, telle une invitation secrète à toujours regarder vers l’avenir pour ne pas s’enfermer dans le passé. Il me fait vibrer : observer, écouter et respecter son élégance massive autant que son abondante frondaison me réconcilie avec le monde.

 

          Revenue sur mes pas, je me blottis dans l’antre d’un fauteuil à bascule affublé d’un rembourrage couleur crème, situé dans l’espace faisant angle commun avec la porte-fenêtre et le bureau. Le feuillage du chêne frémit au rythme du mistral et ses bras tendus vers moi dessinent majestueusement un glacier de lumière aux inclusions romanesques dont le sceptre solaire me régénère. Telle une lame d’émeraude venue m’insuffler le goût de l’espérance et m’annoncer l’heure du renouveau, la chaleur réconfortante de ce géant aux pieds d’argile m’éloigne précocement de ma léthargie mélancolique et je comprends que mon esprit n’a pas le droit de se résoudre au fatalisme ambiant. Je m’interdis dès lors  de redouter que le drapeau de la soumission, porteur du terreau d’une idéologie attentatoire à la démocratie, puisse de nouveau parvenir à éradiquer ce que les esprits créatifs et les mains laborieuses des civilisations européennes façonnées par des peuples nés sur le sol européen ou venus de contrées extérieures à ses frontières, ont mis des millénaires, de l’Atlantique à l’Oural, à enraciner méthodiquement sur les théâtres d’existence et de conscience de leurs patrimoines culturels et parchemins mémoriels respectifs. 

 

          Ainsi ragaillardie à l’idée de devoir dorénavant veiller à ne pas déclencher les foudres de la colère de la princesse phénicienne Europe, partie en son temps vers l’Occident alors qu’elle venait d’être enlevée par Zeus, mon regard balaie d’un revers circulaire le champ de la pièce où mes idées vagabondent au gré des influences de l’époque et du temps. Ici et là, sur un bureau en chêne massif s’étalent des piles de notes manuscrites sur lesquelles mon chat se prélasse, s’empilent quelques livres de Michel Kiener et de Pascal Plas, s’invitent quelques feuilles vierges que ma plume d’encre noire s’apprête à explorer. L’ambiance feutrée de cette vaste pièce où je m’isole pour écrire exhale les effluves d’une atmosphère protectrice à l’envi qui m’encourage à étreindre contre moi, avec la coopération bienfaitrice de la déesse Angerona, une large chevalière sertie d’une branche d’acacia et de l’inscription sur reflet d’émeraude « Elle&Moi pour l’éternité » que portait le grand amour de ma vie parti entreprendre avec le panache que je lui connaissais son ultime voyage, talisman devenu un ange gardien qui ne quitte jamais mon épiderme.

 

          Le jour comme la nuit, les murs en pierre taillée de cette ancienne bâtisse maintiennent une température ambiante apaisante. Les innombrables livres alignés sur les étagères des trois murs qui composent l’armature de la bibliothèque alimentent ma réflexion sur le sens de l’existence, m’inspirent la partition d’une nouvelle intrigue et finalement accordent les notes de la sonate d’un manuscrit en devenir. L’harmonie qui caractérise ce lieu me fait penser qu’écrire, c’est savoir écouter le son de son propre silence intérieur. Seuls les masques amérindiens qui trônent sur le rebord de la cheminée, privée en cette saison de la mélodie du craquement des pignes dans le feu, distillent l’énigmatique impression que quelque esprit d’antan survivrait en ce lieu qui respire pourtant le confort bourgeois d’une demeure où même le parquet se nourrit des tonalités chatoyantes de l’immense tapis Bidjar qui le revêt. 

 

          C’est dans cet antre intime dédié à la création et à la culture qu’un rai de lumière resté trop longtemps prisonnier de l’écorce étouffante du chêne, vint soudain victorieusement poser son regard de cristal sur la plaine boisée de mon bureau, achevant sa chevauchée épique dans le silence d’or d’une corbeille en osier tressé où sommeillaient des photographies d’archives émaciées par l’érosion du temps et désolées de devoir attendre qu’un regard extérieur à celui de leurs familles respectives leur prêta enfin la considération à laquelle elles aspiraient. A cet instant précis, je remarquai que le recoin d’une des photographies s’était extirpé du couffin garni de la corbeille où s’étaient réfugiés ses compères. Intriguée par un visage que je devinais à demi-mot, un visage de femme apparemment, je me décidai finalement à quitter la douceur nonchalante de mon fauteuil à bascule. Je saisis la photographie, m’approchai de la porte-fenêtre et découvris en pleine lumière le visage d’une femme à l’expression solaire et au regard déterminé. Un bouleversement profond dont je ne comprenais pas le sens se fit jour en moi. Qui était cette femme ? Je retournais la photographie relativement bien préservée des naufrages du temps et je lus en lettres manuscrites : « Marcelle Parot. 20 ans le 26 octobre 1940 ». Pendant une fraction de secondes, le temps s’arrêta. Levant les yeux vers les cimes du chêne sacré, un silence intense d’émotion venait de s’instaurer entre lui et moi. Qu’était-il donc en train de me dire en cet instant précis ? Une force venue des entrailles de la terre semblait avoir brusquement bouleversé sa respiration racinaire et là, je sentis tout à coup une présence invisible, un esprit fantomatique à son endroit. Je n’étais pas effrayée, mais pas franchement rassurée non plus. Déroutée, je pris cependant mon courage à deux mains et interrogea le chêne de Thor : « Cette jeune femme que je vois sur cette photographie, Marcelle, elle aurait donc le même âge que toi, à quelques mois près puisqu’elle serait née comme toi en 1920 ? Dis-moi, son esprit est venu à moi, n’est-ce pas ? C’est ce que tu veux me dire ? » Une dryade arrivée de je ne sais où produisit, en inscrivant en lettres manuscrites « OUI, Marcelle est là et Moïse lui tient la main » sur l’épaisse paupière supérieure de l’œil central de ce témoin de l’histoire agitée de l’Occitanie, un cliquetis similaire au son que déclenche une clef introduite dans un cylindre de serrure.

 

          Debout sur la terrasse qui me situait juste au-dessus de la couronne de cet arbre cosmique qui paraissait soutenir le monde, je n’ai depuis eu de cesse de partir à la recherche de Marcelle Parot, effectivement née à Limoges le 26 octobre 1920 et qui, en 1941, épousa Moïse Elman. Et là, je quitte à regret, mais momentanément, Marcelle Elman pour partir à la rencontre de son mari Moïse Elman. 

 

          Avec Moïse Elman s’ouvre ici le chapitre des Juifs nés hors des frontières de France qui, une fois arrivés en France, étudiants ou travailleurs et malgré les obstacles rencontrés dans la société française des années trente, déchirée par la vulgate antisémite qui souillait le vaste échiquier idéologique allant de l’Action française au Parti populaire français de Jacques Doriot, n’ont toutefois pas hésité l’ombre d’une seconde à s’engager aux côtés de tous ceux, gaullistes ou pas, qui ne voulaient ni de l’Allemagne nazie ni de l’Occupant allemand en France ni du régime de Vichy. Malheureusement, si on souligne toujours et à juste titre, car la résistance à l’Ignominie n’a ni couleur de peau, ni nationalité, ni religion, ni orientation politique ou philosophique ni origine sociale, l’engagement des tirailleurs sénégalais, algériens, marocains dans l’armée française au cours des deux conflits mondiaux qui ont ensanglanté le XXème siècle, force est de constater qu’il n’est, en revanche, jamais ou très rarement mentionné sur les chaînes de la télévision française que les Juifs français ont massivement participé aux deux derniers conflits mondiaux et qu’en ce qui concerne précisément la Seconde Guerre mondiale, ils furent très nombreux à rejoindre les rangs de la Résistance intérieure, de la France libre et des armées alliées. 

 

          C’est néanmoins de cette frange de l’histoire du peuple français ainsi que de ses complexités humaines, dans le contexte de la débâcle française de 1940, que je choisis de parler aujourd’hui et que nous parle le chemin de vie intime et personnel de Moïse Elman.

 

          Moïse Elman est né à Galatz en Roumanie, le 21 décembre 1912. Scolarisé au Lycée juif de Galatz, il vient en France pour suivre ses études à la Faculté de médecine de Montpellier en 1930. 

 

          3 septembre 1939 : suite à l’agression de la Pologne par l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France déclarent la guerre à l’Allemagne nazie. Premier acte d’engagement autant que de résistance : Moïse Elman met un point d’honneur à servir dans les rangs de l’armée française dès l’entrée de la France dans le conflit et son livret individuel d’ « Etranger engagé pour la durée de la guerre » en témoigne. Après la débâcle de l’armée française, il sera démobilisé dans la région de Limoges où il rencontrera, au cours de l’année 1940, Marcelle Parot.

 

          Les premiers contacts de Moïse Elman avec la Résistance française datent de l’année 1942. Plusieurs attestations témoignent de son lien avec le Réseau Castille. Voici donc le second chapitre de l’engagement du jeune Elman dans un réseau de résistance crée par Louis de la Bardonnie et dont la composition initiale allait à l’encontre de bien des idées reçues. Pourquoi ? Pour le comprendre, revenons quelques instants sur l’histoire du Réseau Castille.

 

          Louis de la Bardonnie, né le 16 octobre 1902 à Saint-Antoine-de-Breuil, monarchiste et propriétaire viticulteur du château de La Roque, membre de l’Action française de Charles Maurras durant l’entre-deux-guerres, avait fondé dès l’été 1940, en réaction à l’armistice signé à Rethondes le 22 juin 1940, le réseau « Confrérie Notre-Dame », un réseau de renseignements rallié à la France libre et devenu un des premiers réseaux du Bureau Central de Renseignements et d’Action (BCRA). Jusque-là, rien de très exceptionnel en apparence, mais en apparence seulement, car la Résistance française était quasiment inexistante sur le sol français en novembre 1940. De fait, la démarche de Louis de la Bardonnie relevait tout au contraire déjà de l’exploit ! Toutefois, le plus sublime des exploits et la plus magnifique des audaces, peut-être était-ce davantage de l’inconscience que de l’audace à une période où si peu d’hommes osaient croire en la nécessité de sauver le paquebot France des fourches caudines de l’envahisseur allemand, vint des hommes qui décidèrent, contre toute attente au regard de leurs convictions d’origine, de prendre le contre-pied du choix politique fait par le maréchal Pétain de « se coucher devant les Allemands ». Citons ici quelques-uns des compagnons qui se sont joints dès 1940 à Louis de la Bardonnie :

 

  • Gaston Pailloux, médecin à Puisseguin, appartenait à l’association des Croix-de-Feu dirigée par le colonel François de La Rocque et dissoute en 1936.

  • Paul Dungler, ancien dirigeant des Camelots du Roy à Thann (Haut-Rhin) passé à la Cagoule. Or, Paul Dungler ne quittera pas l'esprit de l'alliance nouée avec les compagnons d'arme de Louis de la Bardonnie jusqu'à devenir le fondateur de la Septième colonne d'Alsace et chef du réseau Martial, un des cœurs  de la Résistance alsacienne !

  • L’abbé Louis de Dartein, monarchiste, ancien précepteur du Comte de Paris alors qu'il militait au sein de l'Action française. Docteur en philosophie et théologie, il a rejoint officiellement les forces de la France libre dès septembre 1940.

  • Le Colonel Rémy, Gilbert Renault de son vrai nom, ancien étudiant en droit à l’Université de Rennes, sympathisant de l’Action française bien qu’il n’y ait pas milité, fut néanmoins un des premiers à se rallier à l’Appel du 18 juin 1940. Incroyable parcours que celui de cet homme élevé chez les Jésuites au collège Saint-François-Xavier de Vannes, issu de la droite catholique et nationaliste, qui refusera catégoriquement et contre toute logique, l’armistice demandé par le maréchal Pétain ! 

 

          Quelle leçon devons-nous retenir de cette inimaginable histoire du Réseau de la Confrérie Notre-Dame devenu par la suite le « Réseau CND-Castille » validé et perfectionné par le Colonel Rémy à qui le Colonel Passy avait confié la création d’un réseau de renseignements sur le sol français et que Louis de la Bardonnie avait reçu dans sa propriété dès novembre 1940 ?

 

          Ces hommes passés de l’extrême droite française à la Résistance nous apportent la démonstration que l’homme est en perpétuel devenir et que rien n’est jamais figé dans un esprit humain. Grande leçon d’optimisme à laquelle un autre jeune homme avait apposé, dès juin 1940, ses lettres de noblesse : Daniel Cordier, jeune membre actif de l'Action française et fondateur du Cercle Charles Maurras à Bordeaux en 1937, était lui aussi devenu blême de rage en écoutant, le 17 juin 1940, l'intervention radiophonique du maréchal Pétain au cours de laquelle celui-ci annonçait son intention de signer l'armistice, acte qui le convainquit aussitôt de rejoindre l'Angleterre où il devint rien moins que le secrétaire de Jean Moulin dont il n'a cessé d'honorer la mémoire. En la circonstance présente, ayons enfin collectivement l’honnêteté de rompre avec la vision manichéenne qui a trop longtemps prévalu sur cette période de notre histoire nationale où les héros étaient forcément tous de gauche ou gaullistes d’un côté et les « salauds » forcément tous d’extrême droite de l’autre : Daniel Cordier et d’autres issus de l’extrême droite française (Jacques Renouvin, Marie-Madeleine Fourcade, Pierre de Bénouville, Pierre Fourcaud …)  et que personne, il est vrai, n’aurait imaginé dès 1940 de ce côté de l’échiquier, au lendemain d’une débâcle française qui allait générer, au-delà de la question de l’Occupation allemande, une déchirure interne dans le peuple français lui-même le conduisant à renouer, une fois de plus au cours de sa longue histoire, avec les germes d’une guerre civile où chaque Français devenait potentiellement l’ennemi présumé de tout autre Français. Loin de moi l’intention de tresser des lauriers à l’extrême droite française en laquelle je ne me reconnais nullement : je veux simplement ici rendre hommage à des hommes dont le courage a permis, avec des milliers d’autres venus d’horizons politiques situés à l’extrême opposé du leur, communistes ou gaullistes pour l’essentiel, de rendre son honneur et sa fierté à la France. Implacable réalité historique que François de Grossouvre, ancien résistant, résuma en 1987 mieux que quiconque devant l’historien Dominique Venner : « C’est la gauche qui a exploité la Résistance, mais ce sont des gens de droite qui l’ont créée. » (Cité par Dominique Venner dans « Histoire critique de la Résistance », Pygmalion, 1995)

 

          A la lumière de ces faits, que nous apprend l’entrée dans le Réseau Castille de la personnalité de Moïse Elman ? Probablement que Moïse Elman n’était pas homme à s’enfermer dans quelque cercle étroit de pensée, qu’il n’était nullement enclin à quelque forme de sectarisme que ce soit et qu’il avait déjà beaucoup appris et compris, à seulement trente ans, de la complexité de la nature humaine. Je dirais même, mais c’est là un point de vue personnel qui n’engage que moi, que Moïse Elman, au même titre que nombre de Juifs engagés aux côtés des forces françaises, avait très certainement saisi la noblesse du mot « patrie ». Et il avait amplement raison, car le patriotisme est par essence l’ennemi du nationalisme ! Ainsi, souvenons-nous de cette phrase de Romain Gary, Juif russe né à Vilnius en 1914, arrivé en France en 1928 et engagé dans les Forces aériennes françaises libres dès 1940 : « Le patriotisme, c’est d’abord l’amour des siens, le nationalisme, c’est la haine des autres. » (Pour Sganarelle, éd. Gallimard, 1965, p. 371) 

 

          C’est à cette exigence patriotique et en reconnaissance du pays qui les accueillait que nombre de Juifs, très majoritairement des Ashkénazes venus d’Europe de l’Est et généralement issus de familles ouvrières, se sont engagés parfois dès l’adolescence dans des réseaux de résistance. 

 

          Après nombre de recherches entreprises par mes soins, je profite de la tribune qui m’est offerte par Isabelle Nemirovski pour rendre hommage à quelques-uns d’entre eux, tout en annonçant d’ores et déjà mon intention de poursuivre les présentes recherches et d’ouvrir un cycle consacré à l’engagement des Juifs dans la Résistance française. De fait, si certains d’entre vous connaissent des survivants juifs engagés dans la Résistance française ou des enfants de résistants juifs qui souhaiteraient que nous racontions leur histoire, que vous soyez domiciliés en France ou partout ailleurs dans le monde, n’hésitez donc pas à contacter le site des Amis d’Odessa !

 

          Dans l’immédiat, j’ai fait le choix de faire référence à des noms dont personne n’entend jamais parler et à des parcours individuels que très peu de gens, en dehors de ceux qui côtoyèrent ces hommes et ces femmes pendant les années 1939-1945, connaissent :

     1.     Ludovic Klein, né en 1910 à Zerind avait quitté la Roumanie à cause de l’antisémitisme et du numérus clausus en médecine pour les Juifs. Arrivé en France où il apprit la langue française dans un premier temps, il passa ensuite son Baccalauréat, puis suivit ses études de médecine pour exercer, quelques années plus tard, son métier de médecin dans le XIXe arrondissement de Paris. Parti à Grenoble entre 1942 et 1943, il intégra le maquis de Theys. Ludovic Klein qui faisait partie de l’Armée secrète mettra ses compétences de médecin au service de la population grenobloise en montant des centres de soins en montagne et en créant, avec très peu de moyens, un hôpital de montagne au Pré de l’Arc où les Francs-tireurs et partisans trouveront le moyen de lui fournir des lits pour les malades. Il est décédé en 1974.

 

     2.      Rachel Cheygam est née en 1917 à Saint-Pétersbourg. Elle était arrivée en France en 1924 et avait obtenu la nationalité française en 1939. Adhérente au réseau de l’Armée juive dès 1942, elle faisait du renseignement et pistait les Russes blancs qui dénonçaient les Juifs. Après avoir contribué avec d’autres à la reconstitution du réseau de l’Armée juive qui avait été victime de nombreuses arrestations à Paris, elle participa à la surveillance du quartier général du colonel Henri Rol-Tanguy et à la Libération de Paris.

 

     3.     Hélène Englard Bulz était née en Pologne en 1924 et n’avait que quelques mois lorsque ses parents arrivèrent en France. Après avoir participé au camp des Éclaireurs Israélites de France de Clermont-Ferrand, elle rejoignit Lyon où elle entra en contact avec des membres du Mouvement de Jeunesse Sioniste avec lesquels elle engagea ses premières activités de résistance dans le quartier de la Croix-Rousse. Elle y contactait alors des réfugiés juifs afin de leur procurer de la nourriture et des faux papiers. A travers l’histoire d’Hélène Englard Bulz, je dois avoir l’honnêteté de dire ici qu’au cours de mes longues recherches sur le sujet, souvent demeurées incomplètes en raison de la difficulté à reconstituer intégralement les puzzles de parcours personnels et/ou familiaux, je fus impressionnée par le nombre de Juifs français d’origine polonaise qui ont combattu pour la France libre, qu’ils fussent nés en France ou pas et dont les parents avaient tous fui la Pologne entre 1903 et 1935, parfois en séjournant dans un premier temps en Belgique. Là encore, si certains souhaitent traiter de ce sujet qui leur tiendrait à cœur, témoignages et documents historiques à l’appui, toutes les bonnes volontés seront les bienvenues pour rendre hommage au dossier spécifique des Juifs français d’origine polonaise dans la Résistance française.

 

     4.     Frey Rudy est né en Tchécoslovaquie le 25 mars 1926. Comme de nombreux Juifs, son père s’était engagé dans l’armée française dès le déclenchement de la guerre en septembre 1939 jusqu’en juin 1940, puis il avait quitté Paris pour se rendre à Vichy. Arrêté en 1941 par les Allemands, il fut déporté après avoir été interné à Pithiviers. Très marqué par ce drame, Frey Rudy s’engagea très tôt au sein du Mouvement National Contre le Racisme (MNCR) de Saint-Etienne, le MNCR étant à l’origine une association française de la Résistance intérieure créée en 1942 dont le rôle consistait à porter secours aux enfants qui risquaient d’être déportés. Frey Rudy rejoignit ensuite un groupe de maquisards à Chambon-sur-Lignion. Au terme de plusieurs faits d’armes, parfois avec le concours de l’état-major de l’Organisation Juive de Combat, il est entré au Mouvement de Jeunesse Sioniste. Au lendemain de la Libération, il partit en Palestine pour participer à la création de L’État d’Israël après avoir suivi dans un camp situé à Marseille une instruction militaire des jeunes du Palmach.

 

          De renouer ainsi avec la vie de ces femmes et ces hommes que rien ne pouvait retenir dans le pays qui les avait vus naître ou qui étaient arrivés si jeunes en France qu’ils ne pouvaient pas avoir choisi d’y venir de leur plein gré, mais qui avaient néanmoins décidé de participer à l’effort de guerre dès 1939 et/ou d’entrer en résistance entre 1940 et 1943, on se dit que le message qu'ils nous ont transmis revêt les ailes d'une étincelle de lumière dont le rayonnement ne faiblira pas, muant jusqu'à devenir cette indomptable force que le vent de nos passions transporte dans les moindres interstices de nos mémoires individuelles et collectives. A partir de là, tout redevient toujours possible, à la fois pour ceux qui nous ont quittés pour rejoindre d'autres espaces lointains autant que pour les vivants. Nous avons donc collectivement le devoir d’honorer et d’entretenir la mémoire de ceux qui, nés avant nous, n'ont cessé de devoir se séparer d’une ou de leur terre où ils avaient parfois déjà construit une vie afin de protéger leurs familles et leurs enfants de l'innommable (les humiliations, les dénonciations, les pogroms, la dégradation publique, la Shoah ...), ont rêvé le sionisme, y compris en France comme en témoigne le parcours de Frey Rudy, se sont relevés chaque fois, eux personnellement ou leurs parents avant eux, de milliers de kilomètres parcourus et des pires atrocités avec pour foi suprême de croire en l'avenir envers et contre tout, ont toujours refusé de s'agenouiller devant ceux dont l'unique objectif était de les asservir, ont bossé jusqu'à l'épuisement en faisant de leur savoir, de leur savoir-faire et de leur savoir-être un art en perpétuel mouvement. Alors oui, honorer cette mémoire collective, celle de tous ceux restés anonymes dans le récit majeur de notre histoire nationale, Juifs ou pas, qui ont mis un point d'honneur et souvent sans rien demander en retour, à servir le pays qui les avait vus naître ou qui les avait accueillis, c'est contribuer à les réhabiliter. Je précise ici sciemment « Juifs ou pas », car n’oublions pas que dans l’histoire qui constitue le point de départ de mon présent article, Moïse était un Juif roumain qui avait épousé Marcelle Parot, limougeaude née dans une famille catholique. Dans ces circonstances, chacun comprendra que je rende également hommage aux chrétiens de France qui ont résisté au quotidien, en l’occurrence ici aux catholiques à travers l’histoire de Marcelle Parot à qui je me permets, en ce mercredi 5 août 2020, d’adresser ma lettre très personnelle que voici :

 

          "Chère Marcelle,

 

          Un jour de juillet 2020, j’ai eu la chance autant que le privilège de lire pour la première fois, puis d’entendre un peu plus tard le son de votre prénom : Marcelle. « Marcelle, Amélie Parot, née à Limoges le 26 octobre  1920 » pour l’état civil. « Marcella » pour les intimes. Une enfant du pays limougeaud devenue la femme généreuse, courageuse, sensible à la détresse humaine que vous étiez au quotidien, vous qui ferez très tôt de la devise de la République française « Liberté, Égalité, Fraternité » une ligne de pensée et de conduite dont vous ne dévierez jamais.

 

          Mieux que quiconque, Marcelle, vous savez combien le pays limougeaud a sculpté de ses mains les lettres de noblesse d’une culture ouvrière animée par un peuple légitimement fier de ses racines. Des barricades dressées en 1848 à la proclamation d’une commune insurrectionnelle en 1870, de ses hussards noirs de la République qui mirent tant d’ardeur et de passion à instruire des centaines de milliers d’enfants d’ouvrières de la chaussure et de la porcelaine à la naissance de la Confédération Générale du Travail en 1895, sans oublier la grève des ouvriers porcelainiers qui réclamaient en 1905 une hausse des salaires et dont l’issue tragique autant que le retentissement national firent de cette ville « la ville rouge », comment s’étonner dès lors que Limoges fut en 1945 la ville qui, après Lyon, comptait le plus grand nombre de résistants morts ?

 

           Cette terre belle et rebelle, résistante dans l’âme, vous en avez été le reflet en participant de multiples façons et dès l’année 1940, à cette résistance de l’ombre qui fit honneur à l’héritage culturel commun que la Haute-Vienne léguait à ses enfants tout au long de leur existence. Tout d’abord en épousant un Juif, votre premier acte de résistance alors que vous n’aviez qu’un tout petit peu plus de vingt ans. Certes, la Haute-Vienne était connue pour être « le département rouge », titre décerné par ses élus communistes et socialistes dès les années 1920. Néanmoins, il faut se resituer dans le contexte de la France provinciale des années 1940 : Limoges fut-elle alors une grande ville de province à l’empreinte franc-maçonne vive, la France des années 1940, rouge ou pas, franc-maçonne ou pas, demeure également une France profondément ancrée dans la religion chrétienne, la religion catholique étant alors la religion de référence en Limousin (Corrèze, Creuse et Haute-Vienne). Or, l’Église catholique  française restait très marquée par les séquelles qu’avaient gravées en elle l’Affaire Dreyfus qui avait dépecé de l’intérieur la société française de 1894 à 1906. Aussi, la Haute-Vienne, pourtant terre de tolérance et de partage éprise de culture laïque, n’échappait pas non plus aux résurgences, ici ou là, non pas d’un antisémitisme idéologique, mais plutôt d’une méfiance persistante envers les Juifs même si cette réalité ne valait nullement généralité en tous points géographiques du Limousin en particulier, du territoire français en général. 

 

          Indépendamment du regard que portait une frange de la société provinciale sur les Juifs, j’avoue que c’est davantage la signification que je n’hésite pas à qualifier de « politique » que revêt votre  choix de vous marier avec Moïse Elman, qui inspire admiration et respect à votre égard. Pourquoi ? En tant que catholique née en France de parents français, vous n’aviez en effet a priori rien à craindre, Marcelle, du régime de Vichy. Mais vous n’aimiez pas ce régime qui n’avait décidément pas compris à quelle faillite mène toujours de sous-estimer gravement ou de mépriser la capacité d’insoumission d’un peuple, a fortiori celle du vieux peuple français héritier des Lumières et de la Révolution française de 1789. A considérer d’emblée que le peuple français allait accepter, sans sourciller une seule seconde, de vendre son âme au point de brader plus de deux millénaires d’histoire, Philippe Pétain s’est tiré en vérité une balle dans la tête dès le premier jour où il s’agenouilla devant l’Allemagne nazie. Il avait juste oublié que le peuple français est un très grand peuple et malgré les périodes noires de son histoire que nul n’a le droit d’occulter ou de nier, il demeure un grand peuple. Un peuple capable de faire émerger la Lumière de l’Ombre, le Soleil des Ténèbres, la Connaissance de l’Ignorance. Un peuple capable d’engager des combats de titans quand tout semblait perdu d’avance et l’époque sombre que vous avez vécue, Marcelle, la guerre de l’ombre que vous avez engagée, les mains nues et munie de vos joyaux intrinsèquement liés à votre personnalité que sont le courage et la force d’âme, en silence et humblement, avec des milliers d’autres jeunes gens de votre génération, le démontrent à elles seules. Indéniablement, la jeune femme active que vous étiez à vingt ans, secrétaire comptable de métier, détestait ce gouvernement collaborationniste qui s’arrogeait le droit de violer impunément l’héritage humaniste et progressiste imprégné de valeurs chrétiennes et laïques dont pouvait légitimement s’enorgueillir le peuple limougeaud. Dans ce contexte, la jeune femme lucide que vous étiez ne pouvait ignorer que la loi « portant statut des Juifs », appelée par les historiens « Premier statut des Juifs » et publiée par le régime de Vichy le 03 octobre 1940, vous exposerait au premier des dangers en fréquentant assidûment Moïse Elman, celui d’être désormais considérée comme une « traître à la patrie » dans un contexte de guerre dont personne ne pouvait affirmer combien d’années elle durerait. Vous ignoriez d’autant moins les risques que vous preniez que le maréchal Pétain s’empressait de venir serrer la main d’Hitler, le 24 octobre 1940 à Montoire, n’hésitant pas à s’en féliciter auprès du peuple français à la radio dès le 30 octobre 1940 : « C’est dans l’honneur et pour maintenir l’unité française, une unité de dix siècles, dans le cadre d’une activité constructive du nouvel ordre européen, que j’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration. (…) »

 

         Objectivement, vous auriez pu choisir de vous cacher et de vivre dans la clandestinité afin de vous protéger du funeste destin que les orientations et décisions du régime du Vichy réservaient à Moïse, le Juif roumain venu en France pour suivre ses études de médecine et par ricochet, à vous Marcelle, la catholique limougeaude de souche. Mais non, pas vous, Marcelle. Et comme un pied de nez en forme de provocation ultime assénée au régime de Vichy que vous abhorrez et votre second acte de résistance le confirme, malgré la loi du 2 juin 1941 dite « Second statut des Juifs », publiée le 14 juin 1941 et remplaçant celle du 03 octobre 1940, vous épousez civilement Moïse Elman le 08 juin 1941. En d’autres termes, ce 08 juin 1941, telle une force tranquille portée par les énergies telluriques de cette terre de Haute-Vienne ancrée depuis si longtemps à gauche avec pour capitale Limoges dénommée la « Rome du socialisme », vous envoyez dans le silence d’une salle de mairie, par l’engagement pris en pleine lumière que représente alors le contrat de mariage que vous scellez avec l’amour de votre vie, enceinte de sept mois de votre premier enfant, le message suivant au régime  de Vichy : « Je choisis en mon âme et conscience de devenir l’épouse d’un homme qui, selon vos lois iniques, appartient désormais à « la race » juive que vous excluez de tant de métiers qu’ils en sont en réalité interdits de travailler. J’en suis fière et j’ai l’intention qu’il en soit ainsi autant de temps que Moïse et moi demeurerons en vie ». Instinctivement, vous aviez compris très tôt que la définition des Juifs en termes de « race », adoptée par le régime de Vichy s’inspirait de la définition allemande comprise dans les Lois de Nuremberg de septembre 1935, annonçant en vérité dès le 3 octobre 1940 les intentions lugubres de Philippe Pétain bien décidé à nouer des relations étroites avec l’Allemagne nazie et son führer Adolphe Hitler, Pierre Laval organisant seulement vingt-et-un jours plus tard la rencontre de Montoire. 

 

          La réalité des orientations criminelles du gouvernement de Vichy envers la France résistante de l’intérieur, qu’elle soit juive ou pas, gaulliste ou pas, vous avez tout d’abord dû l’affronter en subissant l’humiliation d’être fichée par un « certificat de non-appartenance à la race juive » qui précisait notamment que vous aviez le teint « mat ». Quel était l’intérêt de vous décrire le teint « mat », si ce n’était que de vous rabaisser en vous rappelant insidieusement que vous, la catholique limougeaude, vous aviez commis le pire des « forfaits » en défiant publiquement la ligne politique et idéologique de la cohorte de pétainistes en place à Vichy : épouser un Juif ? Votre certificat de non-appartenance à la race juive que j’ai observé dans le détail en lisant « Errances de guerre – Familles juives face au pire, 1939 – 1944 » de Michel C. Kiener et Pascal Plas, est daté du 19 novembre 1942, soit très précisément jour pour jour vingt-cinq ans avant ma naissance. Attristée de constater que la date du 19 novembre nous liait indirectement, au-delà de l’espace et du temps, à un marqueur abject de la ligne pétainiste, j’y ai néanmoins vu un signe, celui que notre rencontre n’était pas le fruit du simple hasard. Je me suis alors souvenue de cette pensée de William Faulkner : « The past is never dead. It’s not even past. » («Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé », Requiem pour une nonne, 1951). De fait, je ne mis pas longtemps à me persuader que je devais parcourir les étendues mémorielles du parchemin de vie que vous aviez écrit avec Moïse et je n’ai jamais regretté de vous avoir rencontré, car ce que je découvre et apprends un peu plus chaque jour de vous, Marcelle, me convainc que rien, dans une vie de femme ou d’homme, n’est jamais insurmontable pour qui porte en soi une conscience d’être une part, fut-elle aussi mince qu’une aile de libellule, du relais de ce que d’autres ont accompli de beau et de noble avant vous. 

 

          Le 31 janvier 1943, la Milice française fut créée par le régime de Vichy. S’ouvre alors une seconde période angoissante pour toutes celles et ceux qui, comme vous, se déplaçaient dans l’espace public à visage découvert tout en sachant qu’ils n’avaient aucun droit à l’erreur, qu’ils devaient taire ce qu’ils savaient afin de ne jamais exposer au pire ceux que leur activité ou leurs racines obligeaient à vivre dans la clandestinité ou cachés par des familles. Dans ce contexte, vous avez longtemps conservé en vous un souvenir caustique de la surveillance exercée par la Milice française dont vous étiez la cible, l’un d’eux, une ancienne connaissance de jeunesse, vous provoquant régulièrement en vous demandant « Ton mari, il est Juif …. Alors, il est où ton Juif ? Hein, il est où ton Juif ? ». Madame, je dois vous avouer humblement que les larmes ont embué mes yeux en imaginant cette scène et le sang-froid qu’il fallait avoir quand on avait, comme vous, moins de vingt-cinq ans et qu’on était mère de famille. Je sais l’effroyable tribut qu’ont payé les femmes françaises d’avoir résisté, elles aussi, avec leurs armes de femmes et au quotidien dans une France dévisagée par la haine de soi et des autres : les intimidations permanentes, l’angoisse de toujours voir garée non loin de chez soi la voiture noire des miliciens qui exhumait par tous ses pores le malheur et la mort, la délation, les arrestations arbitraires,  les tortures, les viols individuels ou collectifs, les exécutions sommaires, les massacres … Personne ne souligne jamais assez ce que furent toutes les résistances engagées par les femmes, tant au quotidien que dans la Résistance intérieure française. Et là encore, Marcelle, votre comportement au quotidien tout autant que le couple que vous formiez avec Moïse, de ce que je perçois des photographies que j’ai observées dans le moindre détail, représente, là aussi, un acte de résistance en soi au regard de la politique familiale du régime de Vichy qui réduisait chaque femme à un utérus, coincée à la maison entre les couches des enfants et les casseroles. A l’inverse, vous, Marcelle, vous avez apporté la preuve qu’une jeune fille pouvait entrer dans la vie professionnelle à une époque où la société considérait encore amplement que les jeunes filles étaient avant tout destinées à devenir «  de bonnes épouses et mères de famille », devenir une résistante au quotidien en temps de guerre et construire dès 1941 une famille qui deviendra nombreuse au fil des années. Finalement, Marcelle, vous étiez une femme responsable de ses choix et donc une femme libre avant l’heure.  

 

          Marcelle, à l’heure où je vous écris ces lignes, il est 1h19. Malgré l’heure tardive, je tiens à vous dire, car je sais que de là où vous êtes, vous m’entendez et me lisez, combien le sens de votre engagement me rend fière de rendre hommage aux millions d’anonymes comme vous, Marcelle et Moïse, nés en France ou hors de France, quelles que furent leurs religions et leurs opinions, tous engagés aux côtés des combattants de la liberté pour que des milliers de rigoles irriguent par petites touches d'une eau aux vertus cicatrisantes les plis de détresse des âmes demeurées parfois hagardes, souvent traumatisées à vie d’avoir porté en elles et/ou sur leur peau les stigmates indélébiles de la guerre ou de la déportation, déprimées ensuite par le poids des ombres de ceux injustement foudroyés trop tôt. 

 

          Votre souffle a connu sa fin de course le 09 décembre 1997. Un 9 décembre, soit très exactement quatre-vingt-douze ans après l’adoption par le Sénat et la chambre des députés de la Loi de séparation des Églises et de l’État. Ainsi, jusqu’à ce jour de votre départ, Marcelle, votre vie fut étroitement liée à celle de l’Histoire de France et Limoges se souviendra longtemps que l’une des leurs a quitté cette terre de lumière et d’espérance un 9 décembre. 

 

          J’aurais aimé vous rencontrer, chère Marcelle, mais malheureusement, le destin en a décidé autrement pour nous deux. Pour autant, sachez et entendez de votre demeure céleste combien le présent papier m’encourage à poursuivre le fil de l’histoire avec vous. Je ne doute pas que je parviendrai à mener l'ouvrage jusque son terme, jusqu'à ce jour où la source d’émeraude de mon encre pénétrera enfin les pores de la chair purpurine de votre cœur et vous fera renaître de vos cendres.

               

            Chère Marcelle,

          Merci d’avoir existé telle que vous étiez, douce et courageuse, vaillante et fragile à la fois dans votre discrète élégance.

          Merci de continuer à aimer, de votre demeure d’outre-tombe, ceux que vous estimez dignes de recevoir votre considération, votre amitié ou votre amour.

          Merci d’exister dans mon esprit afin de me permettre de mener à bien mon voyage de plume d’encre avec vous.

 

          Bien à vous, Marcelle.

          Montpellier, le 5 août 2020".

 

 

Ivana Sion

 

__________________

[1] Les Juifs et les étrangers dans l’Hérault pendant la Seconde Guerre mondiale. Pierrevives, Département Archives et mémoire. La lettre de la Préfecture de l'Hérault datée du 03 septembre 1942.

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