Entre la peste et le choléra !

Epidémies et confinement à Odessa

par Isabelle Némirovski

Port d'Odessa - La quarantaine

Le saviez-vous ?

La peste s’est déclarée pour la première fois à Odessa en 1797, trois années après sa fondation par l’impératrice russe Catherine II. 

Avant même que ne soient déchargées les marchandises du navire « Saint Nicolas » qui venait d’accoster dans le port de la ville, un marin meurt. La peste est diagnostiquée par un médecin de la quarantaine. La capitaine et son équipage quittent précipitamment le navire et sans tarder, rentrent à Constantinople. Quant au navire, il finit incendié avec toutes ses marchandises à bord dans la rade d’Odessa. Grâce aux mesures efficaces de l’administration de la ville, Odessa ne déplore aucune autre victime. 

Quelques années plus tard, le 28 août 1812 précisément, alors que le duc Armand Emmanuel du Plessis de Richelieu[1] est aux commandes d’Odessa, la peste survient à nouveau. Le gouverneur, entrepreneur dynamique, à l’engagement exemplaire, n’hésite pas à désobéir au tsar lorsque l’épidémie frappe à la porte de la cité. Alors que la guerre est déclarée la même année entre la France et la Russie, il refuse de prendre le commandement militaire pour rester auprès de la population, la soutenir contre le fléau et prendre les mesures qui s’imposent pour sauver sa ville de la ruine. Pendant soixante-dix jours, on ne rencontre dans les rues d’Odessa âme qui vive : de nombreux établissements publics sont fermés et les habitants doivent rester confinés dans leur foyer et attendre les ravitaillements. Le gouverneur suivi par d’autres hommes dévoués ou payés, se charge de visiter la population pour lui offrir aide et consolation. Le fléau s’éloigne d’Odessa au bout de six mois laissant derrière lui près de deux mille sept cents victimes. Toutefois, l’expérience du duc dans sa gestion efficace de l’épidémie permettra aux villes avoisinantes qui sont touchées à leur tour, comme Elisabethgrad, de faire front sans délai en appliquant des mesures très énergiques[2]. « Étrange personnage, élevé dans la philosophie des Lumières, qui refuse de se faire construire un palais, va lui-même en barque inspecter les navires qui accostent, et visite les malades lorsque la peste décime la population, sans craindre pour lui-même la contagion[3]. »

Les cimetières de la ville nous racontent les différentes épidémies de peste à Odessa. La ville est plusieurs fois menacée et touchée par cette ennemie redoutable : en 1812, elle emporte 2 656 Odessites et quatre des cinq médecins de la ville infectés par leurs patients décèdent. L’épisode de 1829 fait deux cents nouvelles victimes. En 1831, 1837 et 1848, 2 700 personnes supplémentaires sont contaminées par la peste et le choléra qui sévissent tour à tour. La quarantaine est organisée à Odessa selon un règlement très strict. Toute personne qui entre dans la ville en provenance d’un pays ou d’une région où sévit une maladie contagieuse dangereuse, doit impérativement passer deux semaines à l’isolement. Le personnel employé au bon déroulement de la quarantaine revêt un uniforme spécial au marquage rouge qui permet de l’identifier et de lui éviter tout contact avec d’éventuelles personnes contaminées. Des militaires armés en faction dans des tours sont prêts à tirer sur quiconque tente d’échapper à leur surveillance. Samuel Pen relate dans son petit ouvrage un de ces destins tragiques :

« Ici repose Girsh, fils de Meer, d’Ostrovets, près d’Apta, assassiné de douze coups de fusil sur ordre des autorités, le 4 Eloul 5589 (1829)[4]. »

Le malheureux Girsh, écrit l’auteur, se rend à Odessa en 1829 depuis sa ville natale Ostrovets, où il laisse derrière lui femme et enfants, pour y chercher fortune. La malchance veut que la peste se déclare au même moment dans la ville. Le gouverneur établit et organise une quarantaine. Girsh se retrouve dans une situation très anxiogène : on l’empêche de quitter les lieux et de prévenir les siens alors qu’il risque de mourir à tout instant. Il décide finalement d’échapper à cette ville pestiférée en se cachant dans une charrette chargée de foin qui plus est munie d’une autorisation pour sortir des limites fixées par la quarantaine. L’homme est néanmoins découvert, transi de peur, par une patrouille qui fouille le chargement. Le gouverneur général est informé sur-le-champ et donne l’ordre de fusiller le contrevenant[5]. Entre temps, une coreligionnaire en charge des affaires de la communauté odessite intercède en faveur du fuyard auprès du gouverneur Vorontsov[6]. Elle plaide le caractère insupportable et injuste d’une telle situation, explique les motifs de ses agissements et finit par attendrir le gouverneur. Réputé bienveillant et conciliant, Vorontsov change finalement sa sentence et confie à un messager le soin de partir annoncer la bonne nouvelle. Mais il est déjà trop tard : l’infortuné Girsh vient d’être exécuté[7].

Plus tard, le quartier de la Moldavanka qui a globalement mauvaise réputation, ne sera pas épargné : sa proximité de la zone franche et des catacombes n’a cessé de nourrir toute une mythologie souterraine.  Arcadie Luferman note dans ses Mémoires que cet espace – au même titre que certains quartiers populaires de la périphérie d’Odessa comme Peressyp ou Slobodka – est régulièrement victime d’épidémies de peste. Le taux de densité de la population y étant élevé, on enregistre un nombre important de décès suite aux différents fléaux. Il écrit : 

«  Là-bas, dans les taudis, cours et abris de fortune, des cochons grouillaient dans la boue près des enfants et on voyait souvent des grands rats gris. Il n’y avait – jusqu’au début des années 1900 – ni trottoir, ni éclairage, ni canalisation dans les quartiers périphériques de la Moldavanka, de Peressyp, et de Slobodka. Ce qui favorisait les épidémies[8]. »

Arcadie Luferman poursuit sa description en insistant sur le caractère particulièrement insalubre de ce faubourg. Les rues sont boueuses et mal éclairées ; les  maisons sont laides et vétustes, à l’intérieur des pièces minuscules sont séparées par de minces cloisons et les volets sont toujours entrebâillés ; les cours regorgent d’enfants qui, du matin au soir courent, dépenaillés, affamés et sales. Il précise, par ailleurs, que c’est l’endroit où sévissent bandits et cambrioleurs. Les affaires douteuses se traitent dans les nombreux estaminets du quartier. C’est aussi l’endroit où sont recrutés les pillards destinés à renforcer les rangs des pogromistes. Et la nuit, – ajoute Vladimir Jabotinsky – le quartier abrite des réunions secrètes pour parer leurs attaques et organiser l’autodéfense des Juifs, particulièrement à l’approche de la Pâque chrétienne.

Cette page sur les épidémies ne peut pas se tourner sans mentionner le nom de Vladimir (Zeev) Havkin (1860-1930), natif d’Odessa, qui est à l’origine de la fabrication du vaccin contre le choléra et la peste auprès de Louis Pasteur (1822-1895), chimiste et biologiste français[9].

(août 2020)

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[1] Le duc de Richelieu (1766-1822), jeune émigré français, fuit la Révolution française en 1790. Il sert dans l’armée russe contre les Ottomans. Nommé par Alexandre Ier, il occupe le poste de gouverneur d’Odessa et de la Nouvelle Russie de 1803 à 1814. Il devient président du conseil de Louis XVIII.

[2] Léonce Pingaud, Le Duc de Richelieu en Russie, Paris, Jules Gervais, 1882, p. 30-31. Léonce Pingaud (1841-1923) est professeur d’histoire moderne à la Faculté des lettres de Besançon.

[3] Jean-Louis André, La Passion…de l’Ukraine, Un pays entre deux mondes, Monaco, Alphée, 2009, p. 153.

[4] Samuel Pen, « Evreïskaia starina v Odesse » [Au temps d’Odessa la Juive], Odessa, Tipografiia, 1903, dans Evreïskaia Doucha [L’Ame juive], sous la dir. de David Konstantinovsky, Odessa, Migdal, Studiia Negotsiant, mai 2001, p. 15.

[5] Ibid.

[6] Mikhaïl Semionovitch Vorontsov (1782-1856), prince russe et maréchal, s’est illustré au cours des guerres napoléoniennes et en menant la conquête russe du Caucase de 1844 à 1853. Il est gouverneur d’Odessa jusqu’en 1845.

[7] Ibid.

[8] Arcadie Luferman est né et a résidé à Odessa au tournant des XIXe et XXe siècles. Il a rédigé ses Mémoires sous le titre Neuf lettres à ma fille Madeleine. Leur  rédaction démarre le 8 février 1927 à Voronej et se termine le 28 mai 1931 à Lipetsk. Ils n’ont jamais été publiés. Sa traduction du russe en français – réalisée par sa fille Madeleine – nous a été transmise par Mme Mireille Stracher, descendante de cette famille. Elle est une illustration de certains aspects de la vie quotidienne à Odessa à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

[9] Elena Karakina, City Guide of Jewish Odessa, Odessa, Migdal, 2009, p. 79. Un article d’Ada Shlaen est consacré à Vladimir Havkin sur le site « Les Amis d’Odessa » (https://www.amis-odessa.fr/odessa-des-sciences).

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